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  • reboot116

La neutralité carbone : On remet les compteurs à zéro ?

Dernière mise à jour : 2 juil. 2023

Google souhaite être “zéro carbone” d’ici 2030 et se considère déjà neutre en carbone depuis 2007. Selon Netflix, l’entreprise atteindra un niveau d'émissions nettes de gaz à effet de serre nul d'ici la fin de l'année 2022, et chaque année par la suite. Mais Netflix ne mentionne que la réduction de ses émissions scopes 1&2… vous imaginez bien que le scope 3 induit par la Casa de Papel ne va pas être compensé par le visionnage de Don’t Look Up ? On dit aussi que les vols chez EasyJet sont neutres !


Plus sérieusement : Neutre en carbone ? Zéro émission nette ? Net Zero ?

Cet article est là pour t’éclairer et éviter que tu ne te fasses avoir par les slogans trompeurs.


Neutralité carbone : késako ? 💡


Revenons à la définition de la neutralité carbone fournie par le GIEC (Groupe d'experts Intergouvernemental sur l'Évolution du Climat) :

  • C’est la situation dans laquelle les émissions anthropiques nettes de CO2 sont compensées à l'échelle de la planète par les éliminations anthropiques de CO2 au cours d'une période donnée (1).

On parle aussi de situation où les émissions nettes de CO2 sont égales à zéro. Ce concept peut s’étendre à une situation où toutes les émissions nettes anthropiques (CO2 et autres) sont égales à zéro. Le terme important dans cette définition est bien la mention “nette”, qui renvoie au fait qu’en absolu, les émissions sont toujours présentes dans l’atmosphère. Une entreprise qui se dirait donc neutre carbone, peut toujours émettre autant (voire plus) d’émissions. C’est ce que rappelle le cabinet Carbone 4 :


"Une entreprise se disant neutre n’est pas forcément une entreprise dont les émissions baissent. Cet outil est trop souvent vu comme une manière de se défausser de ses propres obligations de réduction.

Net Zero Initiative, par Carbone 4 (2)

La neutralité est donc la compensation (= l’équilibre net) entre les émissions mondiales et les absorptions mondiales d’émissions.

En France, c’est la Stratégie Nationale Bas Carbone (SNBC) qui “décrit la feuille de route de la France pour conduire la politique d’atténuation du changement climatique” à l’échelle nationale, participant ainsi à l’objectif global.


Comment identifier un engagement véritable d’une entreprise pour la neutralité à échelle mondiale ? 🧐


La neutralité est un concept clé que l’on ne doit pas prendre pour acquis dès lors qu’une entreprise met en avant son engagement. Deux facteurs principaux à considérer lorsque tu vois un engagement de neutralité d’une entreprise :


1. La neutralité carbone doit être considérée à l’échelle mondiale : si une entreprise s’engage à être neutre en carbone d’ici 2050 sur un certain périmètre géographique, mais pas le reste cela n’a pas de sens. L’ADEME le rappelle ainsi :

"Individuellement, ou à leur échelle, les acteurs économiques, collectivités et citoyens qui s’engagent pour la neutralité carbone, ne sont ni ne peuvent devenir, ou se revendiquer, neutres en carbone, l’atteinte d’une neutralité carbone arithmétique n’ayant pas de sens à leur échelle. En revanche, ils peuvent valoriser leur engagement vers la neutralité carbone en 2050 qui contribue à cet objectif mondial”.

Avis de l'ADEME sur la neutralité (3)



2. La neutralité carbone doit prendre en compte tout le périmètre opérationnel de l’entreprise : incluant ainsi le scope 1&2 et le scope 3 (émissions directes & indirectes). Pour qu’un engagement de neutralité soit raisonné et raisonnable il faut que l’entreprise s’engage à

  • Réduire ses propres émissions,

  • Réduire celles des autres (= émissions évitées)

  • Augmenter les puits carbone (= émissions séquestrées)

On vous conseille le référentiel établi par Carbone 4, soutenu par l'ADEME et le Ministère de la Transition Écologique, Net Zero Initiative.

Enfin, c’est pourquoi à l’échelle des entreprises, la neutralité carbone repose généralement en grande partie sur des mécanismes de compensation des émissions.

Et la compensation carbone dans tout ça ? ♻️

La compensation carbone “consiste pour un financeur (entreprises, collectivités ou particuliers), à soutenir un projet de réduction ou de séquestration d’émissions de GES dont il n’est pas directement responsable.” (4) Les impacts à émissions négatives de ces projets sont mesurés et aboutissent à la création de crédits carbone, représentant chacun une tonne équivalent CO2. Ces crédits carbones peuvent engendrer des émissions évitées ou négatives mais ne peuvent réduire les émissions induites de l’entreprise.

Apparté : On peut vous conseiller le film “Carbone” ou encore “Les rois de l’arnaque” sur Netflix (Booouuuh) pour avoir un aperçu des recettes engendrées sur le marché des crédits carbone en Europe… une vraie mine d’or !

La notion de compensation mélange donc les émissions évitées et séquestrées, alors que la neutralité à l’échelle de la planète requiert de distinguer émissions induites et puits d’émissions. Selon l’ADEME, le financement de projet de compensation est une “approche à travers laquelle un acteur recherche une neutralité carbone arithmétique, c’est-à-dire que les émissions GES induites par ses activités soient compensées / par des émissions réduites ou séquestrées chez un tiers” et qui “masque le fait qu’il existe encore des leviers d’actions sur son propre périmètre d’activité”.



L’utilisation du terme “contributionà la transition est donc plus adapté à cette action, certes louable, mais mettant l’accent sur le fait que cela ne vient pas annuler son propre impact et qu’il faut ainsi l’accompagner d’objectifs de réduction des émissions.

Le cas Google : que valent les obligations vertes ? ⚠️

La neutralité carbone dont parle Google repose sur la compensation carbone effectuée par différents moyens. L’entreprise met notamment l’accent sur l’émission de 5,75 milliards de dollars en obligations vertes qui soutiendrait des “initiatives sociales et environnementales en Europe et dans le reste du monde”. Ces obligations vertes peuvent-elles réellement “éviter” des émissions de gaz à effet de serre, et donc “compenser” les émissions de Google ?

Comme le démontrent les auteurs de L’illusion de la finance verte, une obligation émise sous l’étiquette verte n’est “autre chose qu’une obligation tout à fait ordinaire avec des mots autour. Le récit vert ne tient pas la route pour un financier”.(5) L’obligation verte est un concept créé par les financiers dits "vertueux" qui n’apporte rien de plus que l’obligation classique. Au mieux, l’obligation verte amène l’entreprise à flécher son financement vers un projet vert, mais de façon non contractuelle et non réglementée puisque “tous les projets verts mentionnés doivent avoir un bénéfice environnemental clair, qui sera estimé et, dans la mesure du possible, mesuré par l’émetteur” (6). Cette appellation n’est absolument pas contrôlée.

Google mentionne également d’autres outils pour atteindre la neutralité carbone : la captation carbone via des reforestations, mettre l’intelligence artificielle au service de l’efficacité énergétique des bâtiments, le Google.org Impact Challenge sur le climat qui offre 10 millions d'euros pour financer des “idées ambitieuses” en mettant “la technologie au service d’un avenir plus vert et plus résilient en Europe”... mais le manifeste de neutralité carbone ne mentionne en aucun cas la baisse des émissions émises par l’entreprise , pourtant le premier pilier d’un engagement de neutralité raisonnable et raisonné.

Et la loi dans tout ça ? ✍🏽

La loi Climat Résilience prévoit dans son article 12 qu’il est possible d’utiliser l’argument commercial de la neutralité carbone si l’entreprise rend publique :

- son bilan GES intégrant les émissions directes et indirectes du produit ou du service

- la démarche grâce à laquelle les émissions du produit ou du service sont prioritairement évitées, puis réduites et enfin compensées

- avec la trajectoire de réduction des émissions GES décrite à l'aide d'objectifs de progrès annuels quantifiés

- et enfin les modalités de compensation des émissions GES résiduelles respectant des standards minimaux définis par le futur décret.

Si l’entreprise ne respecte pas ces conditions, elle se verra demander de régler « une amende de 20 000 € pour une personne physique et de 100 000 € pour une personne morale, ces montants pouvant être portés jusqu'à la totalité du montant des dépenses consacrées à l'opération illégale ».

La consultation publique portant sur le décret relatif à cet article s’est terminée le 10 février 2022. Mais cette loi confirme la vision politique contre-productive de la lutte contre le réchauffement climatique : “une amélioration incrémentale de produits existants, et non d'une rupture fondamentale des usages” comme le souligne le cabinet Carbone 4. (7)

Et la biodiversité ? 🌱

Le GIEC l’a rappelé dans son dernier rapport, rendu en février 2022, le changement climatique a déjà eu des effets irréversibles sur les systèmes naturels et humains, poussés au bout de leur capacité d’adaptation. Le climat n’est donc pas qu’une question de carbone. Une approche possible pour valoriser la biodiversité consiste à utiliser des marchés ou des techniques de compensation adaptée à ces impacts sur la biodiversité. Mais cela reste d’autant plus compliqué qu’il n’y a pas d’étalon similaire à la tCO2 (tonne équivalent CO2) qui permettrait de comparer la “valeur économique” de l’impact néfaste d’une activité d’une entreprise sur la biodiversité. De plus, ce qui est vrai pour la “compensation” carbone l’est aussi au sujet de la biodiversité : “il n’est pas exact de généraliser le fait que la compensation est privilégiée, contrairement à l’esprit de la loi, par rapport aux actions Éviter et Réduire” rappelle CDC Biodiversité.(8)


A retenir 🔎

  • La neutralité (carbone ou non) n’a de sens qu’à l’échelle globale. Les termes “neutralité” ou “net zero” ne sont pas applicables à une organisation, un pays ou une seule entité.

  • Deux leviers essentiels pour atteindre cet objectif global : réduction des émissions (= émissions réduites) et absorption (= émissions négatives).

  • Mieux vaut parler de contribution volontaire à la transition, qu’une compensation qui induit en erreur : la contribution n’enlève pas l’impact négatif direct de l’activité d’une entreprise, il ne fait que le compenser.

  • Chaque tonne de CO2 émise participe au réchauffement climatique.

  • Chaque degrés compte.



Pour aller plus loin, différentes ressources hyper intéressantes :

 

Sources :

(1) : Glossaire du GIEC - Page 80

(4) : Info Compensation Carbone, soutenue par l’ADEME

(5) : L’illusion de la finance verte, co-écrit par Alain Grandjean et Julien Lefournier en 2021 et préfacé par Gaël Giraud - Chapitre “L’obligation verte”

(6) : L’illusion de la finance verte, co-écrit par Alain Grandjean et Julien Lefournier en 2021 et préfacé par Gaël Giraud - Chapitre “L’obligation verte” & Green Bond Principles

(8) : CDC Biodiversité, filiale de la Caisse des Dépôts


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